“Ces mangeurs de constitutions: Une critique sans concession des fossoyeurs du droit en Haïti”, Sonet Saint-Louis…

Sonet Saint-Louis, Avocat
  1. LA GONÂVE, samedi 28 mars 2025À l’occasion du 38e anniversaire de la Constitution haïtienne de 1987, Me Sonet Saint-Louis, professeur de droit constitutionnel, s’est exprimé avec force sur la menace qui pèse sur ce texte fondamental. Dans une conférence marquante, il a dénoncé les tentatives répétées de destruction de la Constitution par ceux qu’il qualifie de « mangeurs de constitutions », ces élites politiques et économiques qui, sous prétexte de modernisation, cherchent à imposer un pouvoir sans contrepoids.

Depuis son adoption, la Constitution de 1987 n’a cessé de subir des assauts. Les pouvoirs successifs ont cherché, à maintes reprises, à la modifier, l’affaiblir, voire la supprimer. Pourtant, malgré ses imperfections, elle demeure un rempart essentiel contre l’absolutisme.

Me Saint-Louis rappelle que les premières tentatives de modification remontent à l’administration de René Préval. Toutefois, loin d’améliorer le texte, ces réformes n’ont pas apporté les changements intellectuels et structurels nécessaires. « Peu de ceux qui critiquent la Constitution de 1987 la connaissent réellement », souligne-t-il. Comment alors prétendre modifier un texte dont on ne maîtrise ni la philosophie ni les implications ?

Certaines voix proposent purement et simplement de l’abandonner au profit d’un régime présidentiel fort, calqué sur le modèle américain. Mais Me Saint-Louis met en garde contre une telle option : « En prenant cette direction, ils rompent totalement avec les idées des philosophes des siècles précédents, qui considéraient que le pouvoir exécutif devait être modéré et équilibré par des mécanismes de contrôle. »

L’un des points centraux de la critique de Me Saint-Louis est la démarche actuelle du Conseil présidentiel de transition (CPT) et de son groupe de travail sur la Constitution. Selon lui, cette initiative est une erreur profonde, tant sur le fond que sur la forme.

Il rejette notamment l’argument selon lequel le président haïtien manque de pouvoirs réels sous la Constitution de 1987 : « Nos dirigeants n’ont tout simplement pas su comment exercer le pouvoir présidentiel tel qu’il est défini dans notre Constitution. »

L’idée que le Premier ministre détienne une autorité excessive est également balayée : ce dernier a été conçu comme un contrepoids, non comme un obstacle au pouvoir présidentiel. Ce partage des pouvoirs, bien qu’exigeant une collaboration étroite, est un élément fondamental de l’équilibre institutionnel.

Quant à la prétendue toute-puissance du Parlement, Me Saint-Louis y voit une mauvaise interprétation du droit constitutionnel haïtien. L’absence du droit de dissolution des Chambres par le président n’est pas une faiblesse, mais une mesure réfléchie, adaptée à l’histoire et aux réalités politiques d’Haïti.

Finalement, il accuse les réformateurs actuels de vouloir imposer un « absolutisme présidentiel », une concentration du pouvoir contraire aux principes démocratiques. Ce projet, selon lui, n’est qu’un moyen pour une minorité de confisquer le pouvoir et d’éloigner le pays de toute gouvernance fondée sur la transparence et l’éthique.

Me Saint-Louis exprime également sa profonde inquiétude quant à l’organisation du référendum du 11 mai 2025. Comment peut-on demander au peuple de se prononcer sur un projet de Constitution qui n’a jamais été débattu ni vulgarisé ?

Il qualifie cette démarche de « coup fourré », une stratégie déployée par une élite soucieuse de maintenir ses privilèges. L’exemple des amendements de 2011, qui ont réduit la participation populaire à la gouvernance, en est la preuve éclatante.

Dans un pays ravagé par l’instabilité et la misère, investir des sommes considérables dans une réforme constitutionnelle opaque apparaît comme une insulte à la détresse nationale. « Il est évident que des questions légitimes surgiront lorsque la nation exigera des comptes », avertit Me Saint-Louis.

Contrairement à ce que prétendent certains acteurs politiques, la Constitution de 1987 n’est pas la cause des maux haïtiens. Selon Me Saint-Louis, le principal défi réside ailleurs : dans l’insécurité et l’absence d’une gouvernance efficace.

Il rappelle que, malgré ses défauts, cette Constitution a permis d’éviter le pire et de préserver les principes démocratiques pendant près de quatre décennies. « Elle a fait ses preuves, malgré les critiques », affirme-t-il.

Le problème fondamental d’Haïti n’est pas le texte constitutionnel, mais l’incapacité de ses élites à respecter les lois et à gouverner avec responsabilité. Ce manque de discipline politique explique pourquoi, même avec de bonnes lois, le pays peine à avancer.

D’ailleurs, Me Saint-Louis va plus loin : selon lui, aucune Constitution, même parfaite, ne sera jamais appliquée si la classe dirigeante refuse de se soumettre à l’État de droit. « En raison de notre difficulté à accepter les normes, aucune constitution ne sera jamais véritablement appliquée en Haïti », déplore-t-il.

Mais derrière ces manœuvres de réforme constitutionnelle, se cache une menace plus grande encore : la remise en cause de la souveraineté nationale. Me Saint-Louis dénonce le rôle des puissances étrangères et de leurs relais locaux, qui cherchent à transformer Haïti en un simple territoire sous influence.

Selon lui, ces « petits agents locaux », malgré leurs discours nationalistes de façade, ne sont que des exécutants d’un projet transnational visant à priver Haïti de toute autonomie politique et économique.

Dans ce contexte, il appelle à un réveil patriotique et à une mobilisation des citoyens contre ces tentatives de liquidation de l’État haïtien. « Il est plus que jamais nécessaire de faire entendre des voix fortes et légitimes pour offrir à notre nation une nouvelle direction », exhorte-t-il.

En conclusion, Me Saint-Louis insiste sur un point essentiel : le respect de la loi ne dépend pas uniquement de sa qualité, mais avant tout de la volonté des citoyens et des gouvernants à l’appliquer.

Il plaide pour une véritable éducation civique et juridique, convaincu que la stabilité et la prospérité du pays passeront d’abord par une réforme des mentalités. « Il faut apprendre aux Haïtiens à aimer la loi et à la vouloir », affirme-t-il.

Sans un effort collectif pour renforcer la culture du droit, toutes les réformes seront vaines. « Formez des hommes, et tout ira pour le mieux ! », conclut-il avec force.

À travers cette conférence, Me Sonet Saint-Louis lance un avertissement : Haïti est à un tournant décisif. Face aux tentatives de démolition de la Constitution et aux dérives autoritaires, il appelle chaque citoyen à se mobiliser pour défendre l’État de droit et la démocratie.

Selon Saint-Louis, “ce n’est pas la Constitution qu’il faut changer, mais notre manière de gouverner et d’assumer nos responsabilités collectives. Si nous voulons un avenir meilleur, nous devons d’abord apprendre à respecter nos propres règles.”