Haïti : Réouverture du Tribunal de Première Instance de Port-au-Prince – Une relocalisation symbolique, mais à quel prix ?

Symbole de Justice...

DELMAS, lundi 31 mars 2025, (RHINEWS)-Après plus de deux ans de paralysie institutionnelle, le Tribunal de Première Instance (TPI) de Port-au-Prince s’apprête à rouvrir ses portes, cette fois dans un bâtiment relocalisé à Delmas 75. Le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) et le gouvernement en place présentent cette inauguration comme un pas « décisif » vers le rétablissement de l’État de droit. Mais derrière les discours soigneusement calibrés, des questions fondamentales demeurent : cette relance judiciaire peut-elle réellement fonctionner dans un contexte où l’insécurité, la corruption et l’impunité continuent de miner les fondements même de la justice ?

Fermé depuis février 2023 en raison de l’emprise croissante des gangs dans le centre-ville de Port-au-Prince, le TPI était devenu un symbole de l’effondrement de l’autorité publique. Sa relocalisation à Delmas 75 est, selon le président du CPT, Fritz Alphonse Jean, « un pas important vers un meilleur accès à la justice ». Mais aucun détail n’a été fourni sur les conditions concrètes dans lesquelles cette nouvelle juridiction opérera : quelles garanties de sécurité pour les magistrats ? Quels moyens pour juger les crimes les plus graves ? Quelle protection pour les victimes ?

Le ministre de la Justice, Patrick Pélissier, a insisté sur la fin de « la récréation » et annoncé des mesures pour renforcer les forces de l’ordre. Pourtant, sur le terrain, la situation reste chaotique. Mirebalais, Carrefour, Pétion-Ville — les exemples abondent de juridictions débordées ou inaccessibles, pendant que les gangs consolident leur pouvoir. L’annonce de nouveaux équipements et de soutien aux forces de l’ordre sonne presque creuse face à une réalité où l’État peine à contrôler ne serait-ce que les routes nationales.

Deux pôles judiciaires spécialisés — l’un sur les crimes de masse et violences sexuelles, l’autre sur les crimes financiers — devraient bientôt voir le jour. Une avancée sur le papier, mais qui pose déjà la question de l’indépendance du pouvoir judiciaire. Qui nommera les juges ? Quels seront leurs moyens ? Les procès seront-ils publics, ou enterrés comme tant d’autres affaires sensibles dans l’histoire récente du pays ?

Jean Joseph Lebrun, président de la Cour de cassation, a qualifié la relocalisation de « premier jalon d’un vaste chantier ». Mais pour de nombreux observateurs, cette relance semble davantage symbolique qu’opérationnelle. L’Association Professionnelle des Magistrats a d’ailleurs exprimé des réserves sur la capacité réelle du nouveau bâtiment à accueillir correctement les activités du tribunal.

À travers cette réouverture, le gouvernement tente de projeter une image de normalisation. Mais la justice ne se décrète pas — elle se construit avec des institutions fortes, indépendantes, et un appareil sécuritaire crédible. Dans l’état actuel du pays, cette réouverture soulève plus de doutes que de certitudes.

Alors que le peuple haïtien réclame depuis des années vérité, justice et fin de l’impunité, la réouverture du TPI sera jugée non à l’aune de son inauguration, mais à celle des décisions qu’il saura — ou non — rendre. Le véritable test commence maintenant.