Par Jude Martinez Claircidor
(PORT-AU-PRINCE, mardi 1er avril 2025, (RHINEWS)-L’insécurité qui ronge Port-au-Prince n’épargne aucun secteur de la société, mais c’est sans doute l’éducation qui en souffre le plus violemment. Sous l’emprise de gangs armés qui contrôlent près de 85 % de la capitale, des milliers d’écoles se trouvent contraintes de fermer leurs portes, privant ainsi des générations entières d’un droit fondamental : celui à l’instruction.
Lorsqu’une élève quitte la maison le matin pour se rendre à l’école, l’angoisse s’installe. Si elle parvient à atteindre son établissement – l’un de ceux qui, malgré tout, continuent de fonctionner – c’est déjà un immense soulagement. Et lorsque, à la fin de la journée, elle réussit à rentrer saine et sauve chez elle, c’est un autre souffle libérateur, une victoire arrachée à l’incertitude.
Chaque jour, des parents, le regard voilé d’angoisse et le cœur lourd, confient leurs enfants à l’école avec l’espoir, fragile et tenace, que cette journée ne sera pas une nouvelle empreinte de violence. Une mère résidant à Delmas 40 B, préférant garder l’anonymat, exprime avec une douleur contenue son tourment quotidien : « C’est avec une peur indicible que j’envoie ma fille à l’école. L’incertitude me ronge : que lui arrivera-t-il sur le chemin ou même à l’intérieur de l’établissement ? Mais, en tant que mère, puis-je me résoudre à la priver d’un avenir ? Je n’ai d’autre choix que de serrer les dents et d’espérer. »
Les récentes vagues de violences ont plongé des quartiers stratégiques de Port-au-Prince – Lalue, Bois-Verna, Pacot, Turgeau et Canapé-Vert – dans une angoisse permanente. Chaque attaque de bandes armées résonne comme le glas d’une capitale autrefois vibrante et animée. Jadis symboles de la vitalité sociale et culturelle de la ville, ces zones sont désormais les témoins d’un déclin alarmant, où la menace omniprésente des gangs a réduit au silence les écoles, paralysé les activités économiques et fragilisé le tissu social.
À Canapé-Vert, la peur dicte désormais le quotidien, enveloppant le quartier d’une atmosphère de citadelle assiégée. Les écoles, toujours ouvertes, fonctionnent sous tension, tandis que les accès stratégiques, notamment vers Bois Patate et l’avenue Martin Luther King, ainsi qu’au sommet de la rue rivière menant à la rue Fernand, sont verrouillés derrière d’imposantes barrières de fer. Sur les artères et les ruelles adjacentes, des barricades de fortune, assemblées à partir de carcasses de voitures, dressent un dernier rempart contre l’avancée des gangs de “Viv Ansanm”, résolus à faire tomber ce bastion de résistance et à anéantir l’un des symboles du mouvement “Bwa Kale”.
Animés par une volonté de conquête toujours plus grande, les bandits de Viv Ansanm ont étendu leur emprise la semaine dernière, s’emparant de toute la zone de la rue Marcelin avant de progresser vers l’avenue Christophe. Leurs attaques ont frappé de plein fouet des institutions emblématiques de l’éducation haïtienne. Le Collège Saint-François d’Assise et l’École des Bonnes Sœurs du Sacré-Cœur ont été directement touchés par la violence, révélant à quel point même les établissements les plus prestigieux du pays sont désormais vulnérables. Dans ce climat d’insécurité grandissante, des écoles de renom telles que le Canado-Haïtien ou le Collège Roger Anglade se voient contraintes de fermer leurs portes, privant ainsi des générations d’élèves de l’unique levier capable de les arracher à la spirale du chaos : l’éducation.
Dans ce climat de terreur, les écoles tentent, tant bien que mal, de préserver une forme d’enseignement, s’appuyant principalement sur les outils numériques. L’expérience de la pandémie de Covid-19 avait déjà poussé certaines institutions à expérimenter ce que les parents surnomment aujourd’hui « l’école WhatsApp ». Une opportunité que l’État haïtien n’a pourtant pas su saisir pour mettre en place, à l’instar d’autres nations, une politique publique adaptée à cette nouvelle réalité.
Mais à quel prix se fait l’enseignement à distance ? La fracture éducative, déjà béante avant la crise sécuritaire, s’est muée en un gouffre abyssal. Les établissements les plus privilégiés, disposant de ressources adéquates, ont pu basculer sans heurt vers un modèle numérique structuré.
Parents issus des classes aisées, toujours connectés ; accès à une électricité stable, à un internet haut débit ; tablettes et ordinateurs à portée de main : tout un écosystème propice permettant aux élèves de suivre leurs cours via Zoom ou Google Classroom, sous la conduite d’enseignants maîtrisant déjà les outils pédagogiques numériques.
À l’opposé, les écoles aux ressources limitées sont contraintes de recourir à des solutions précaires. Pour des milliers d’élèves, WhatsApp devient leur dernier recours : devoirs transmis par messages vocaux, exercices envoyés en PDF, vidéos pédagogiques partagées de façon aléatoire, en fonction des connexions incertaines. Une alternative de fortune, bien loin de garantir un apprentissage structuré et de qualité, qui plonge une grande partie des enfants dans l’exclusion éducative.
Dans cette réalité marquée par la précarité, de nombreux parents, incapables d’offrir un smartphone ou un accès Internet stable à leurs enfants, se résignent à partager le seul téléphone du foyer. Tantôt c’est le père qui le laisse à la maison, tantôt la mère, jonglant entre obligations professionnelles et responsabilités familiales.
Dans les foyers monoparentaux, bien souvent, c’est la mère qui, contrainte par de multiples impératifs, laisse à son enfant un téléphone au réseau capricieux, tantôt en raison d’une mauvaise couverture, tantôt faute de crédit suffisant.
Cette organisation, déjà fragile, complique davantage l’apprentissage. Privés d’un encadrement scolaire structuré, les enfants doivent compter sur le soutien d’un parent ou, à défaut, d’un proche, tentant tant bien que mal d’endosser le rôle de pédagogue pour les accompagner dans leurs devoirs.
Face à cette inégalité criante dans l’accès à l’éducation, l’État haïtien se trouve à un carrefour décisif. S’il ne prend pas rapidement des mesures pour rétablir une forme d’équité scolaire, il laissera s’enraciner une fracture sociale aux conséquences explosives, dont le pays subit déjà les premiers soubresauts.
D’un côté, un Haïtien bien formé, compétitif, capable de saisir toutes les opportunités. De l’autre, un Haïtien au parcours éducatif bâclé, non préparé aux défis du monde moderne, condamné à subir plutôt qu’à construire son avenir.
Laisser s’installer une éducation à deux vitesses, c’est approfondir le gouffre entre une élite privilégiée et une majorité délaissée, posant ainsi les bases d’un avenir marqué par des tensions croissantes et des inégalités insurmontables.
Face à l’effondrement progressif du système éducatif haïtien sous l’effet de l’insécurité et des inégalités croissantes, il est impératif que l’État adopte des mesures immédiates et structurées pour préserver l’accès à l’instruction et éviter une génération sacrifiée.
- Sécuriser les établissements scolaires
La protection des écoles doit être une priorité nationale. L’État, en collaboration avec les forces de l’ordre, les autorités locales et les partenaires internationaux, doit mettre en place des zones éducatives sécurisées où les enfants pourront apprendre sans crainte. L’instauration de corridors protégés, permettant aux élèves et aux enseignants de se rendre à l’école en toute sécurité, est également essentielle pour contrer la menace des enlèvements et des attaques armées.
- Combler le fossé numérique et démocratiser l’enseignement à distance
La fracture numérique aggrave les inégalités éducatives. Pour y remédier, l’État doit élaborer un plan national d’éducation à distance, incluant :
- La distribution de matériel informatique (tablettes, ordinateurs) aux élèves issus des familles les plus vulnérables ;
- La mise en place de plateformes pédagogiques accessibles sans connexion haut débit, adaptées aux réalités locales ;
- Le développement d’un réseau Internet subventionné pour l’éducation, garantissant un accès équitable aux outils numériques.
- Soutenir les élèves en difficulté
Pour éviter un abandon massif, il est décisif de mettre en place des espaces éducatifs communautaires où les élèves touchés par la crise pourront bénéficier d’un encadrement scolaire structuré. Ces centres, encadrés par des enseignants bénévoles et des professionnels de l’éducation, doivent servir de lieux de rattrapage et de soutien pédagogique pour les enfants déscolarisés.
- Engager une réforme structurelle de l’éducation
L’État doit initier un dialogue national sur l’éducation, impliquant les enseignants, les parents, la société civile et les experts du secteur. L’objectif est de repenser le système éducatif en fonction du contexte de crise prolongée et de mettre en place des solutions pérennes pour assurer l’accès universel à une éducation de qualité.
L’éducation ne peut plus être un privilège réservé à une minorité. Sauver l’école, c’est préserver l’espoir d’une Haïti plus juste, plus éclairée et plus prospère.