PORT-AU-PRINCE, lundi 31 mars 2025– Des vidéos, comme celle partagée sur WhatsApp, circulent sur les réseaux sociaux et montrent que les gangs haïtiens ont obtenu des armes à feu et des munitions.
Un afflux inquiétant d’armes lourdes
Une vidéo récemment diffusée sur Internet montre un chef de gang haïtien, Joseph Wilson, torse nu, exhibant fièrement des ceintures de munitions de calibre .50. Moqueur, il affirme utiliser ces balles perforantes pour se coiffer.
« Nous avons assez de peignes pour tenir un an », plaisante-t-il.
Mais comment ces armes lui parviennent-elles ?
Haïti ne produit pas d’armes à feu et leur importation est illégale. Pourtant, les gangs qui sèment la terreur dans la capitale, Port-au-Prince, ne manquent jamais de fusils d’assaut, de pistolets ou de cartouches.
Les experts estiment qu’environ 20 groupes armés opèrent à Port-au-Prince, équipés d’AR-15, de fusils Galil, de fusils à pompe et de pistolets Glock. Selon les Nations unies, entre 270 000 et 500 000 armes circulent illégalement en Haïti, la plupart entre les mains de gangs.
Cette puissance de feu supérieure a mis en échec une police haïtienne mal équipée et a contribué à un bilan effroyable : plus de 5 600 homicides en 2024, soit plus de 1 000 de plus que l’année précédente.
Un embargo inefficace et un trafic organisé
Un embargo sur les armes à destination d’Haïti a été imposé par l’ONU il y a trois ans. Pourtant, l’origine principale des armes retrouvées sur le territoire haïtien reste les États-Unis. Celles-ci sont achetées par des intermédiaires et acheminées par voie maritime, voire terrestre via la République dominicaine.
Face à cette menace croissante, le gouvernement haïtien a limité les importations à sa frontière terrestre avec la République dominicaine. Seuls les produits fabriqués localement sont autorisés à entrer, tandis que les autres doivent passer par les ports maritimes, largement contrôlés par les gangs.
Alors que Port-au-Prince s’enfonce dans une crise violente, une question persiste : Haïti et les pays concernés, dont les États-Unis, font-ils suffisamment pour stopper l’afflux d’armes ?
« Si vous arrêtez le flux d’armes et de munitions, les gangs finiront par être à court de cartouches », souligne Bill O’Neill, expert indépendant des droits de l’homme pour l’ONU. « C’est le moyen le plus rapide et le plus sûr de les démanteler. »
D’où viennent les armes ?
La réponse est simple : la Floride.
Selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, 90 % des expéditions illégales d’armes à destination des Caraïbes entre 2016 et 2023 provenaient de Floride, notamment des ports de Miami et Fort Lauderdale.
Les gangs haïtiens se procurent parfois des armes en attaquant des commissariats ou en corrompant des policiers. L’ONU a récemment révélé que près de 1 000 armes de service ont été détournées ces quatre dernières années, certaines revendues sur le marché noir.
Mais le trafic repose principalement sur des armes dissimulées dans des conteneurs de marchandises à bord de navires cargo quittant la Floride. Elles sont cachées parmi des vélos, des voitures, des appareils électroniques, des vêtements ou de la nourriture.
Ces derniers mois, les trafiquants ont modifié leurs itinéraires pour éviter les contrôles accrus sur la rivière Miami, connue pour être un point névralgique de la contrebande. Ils utilisent désormais de nouvelles routes maritimes, notamment via Port Everglades à Fort Lauderdale, selon un récent rapport de l’ONU.
Quels types d’armes sont introduits clandestinement ?
Depuis le début de l’année, les autorités dominicaines ont réalisé deux importantes saisies d’armes à feu au port de Haina, près de la capitale Saint-Domingue.
En février, les douanes dominicaines ont intercepté ce qu’elles ont décrit comme la plus grande saisie d’armes destinées à Haïti.
À bord du cargo Sara Express, en provenance de Miami, elles ont découvert près de 24 armes, dont un fusil semi-automatique Barrett calibre .50, 15 fusils d’assaut AK-47 et 36 000 munitions.
Le propriétaire de l’entreprise basée à Miami, mentionné sur le document de transport, a été arrêté en République dominicaine.
Une autre cargaison, saisie en janvier à Haina, provenait de New York et comprenait 37 armes, dont plusieurs fusils de type Kalachnikov, portant des étiquettes indiquant leur fabrication au Vermont et en Géorgie.
En novembre, plusieurs policiers dominicains ont été arrêtés pour avoir détourné près d’un million de cartouches d’un dépôt de police. D’après des documents judiciaires, au moins un acheteur était haïtien.
La répression est-elle efficace ?
Face aux pressions du Congrès américain, le département du Commerce des États-Unis a admis en décembre dernier qu’aucun de ses 11 agents chargés du contrôle des exportations n’était basé dans les Caraïbes, faute de financement.
Toutefois, depuis le début du mandat de Joe Biden, neuf enquêtes liées à Haïti ont conduit à des condamnations.
Mais pendant ce temps, les gangs haïtiens continuent de prospérer, lourdement armés, et la violence ne faiblit pas.
Cet article de David C. Adams and Frances Robles a été publié initialement sur: https://www.nytimes.com/2025/03/30/us/haiti-gangs-guns-smuggling.html