GEORGETOWN, (Guyana), vendredi 21 février 2025– Les dirigeants caribéens continuent d’exiger des réparations pour l’esclavage, considérant cette revendication comme une question de justice élémentaire. Lors du sommet des chefs d’État de la Communauté des Caraïbes (CARICOM) tenu à la Barbade, le Premier ministre d’Antigua-et-Barbuda, Gaston Browne, a tenu à préciser que ces demandes ne sauraient être assimilées à une simple quête d’aides financières.
« Ce que nous cherchons, c’est une résolution définitive de cette question et une refonte des relations entre les Caraïbes et l’Europe – une relation où il y aurait des excuses pour les crimes commis par leurs ancêtres, accompagnées d’une forme de restitution », a-t-il déclaré.
Entre le XVe et le XIXe siècle, plus de 12,5 millions d’Africains ont été enlevés, transportés de force vers les Amériques et vendus comme esclaves. Cette traite transatlantique a constitué l’un des piliers de l’économie européenne et nord-américaine, tandis que les populations asservies et leurs descendants se retrouvaient privés des moyens nécessaires à leur propre développement.
Gaston Browne a souligné que l’accumulation de richesses issues de l’exploitation des esclaves a directement bénéficié aux puissances occidentales, contribuant à bâtir leurs villes, leurs universités et leurs infrastructures économiques, alors que les Caraïbes étaient laissées exsangues, privées de services de base tels que l’éducation et la santé.
Le Premier ministre de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Ralph Gonsalves, l’un des membres fondateurs du mouvement caribéen pour les réparations, a abondé dans le même sens. « Les réparations visent à corriger les séquelles du sous-développement engendrées par le génocide des populations autochtones et l’asservissement des Africains. Nous demandons à ceux qui ont bénéficié de l’esclavage – y compris les nations européennes – de reconnaître leur dette et de s’engager dans un processus de réparation », a-t-il affirmé.
La CARICOM actualise actuellement son plan de justice réparatrice en dix points, et le mouvement pour les réparations gagne du terrain à l’échelle internationale. Gonsalves a rappelé que cette question a été soulevée au Congrès américain, au sein du Parlement britannique et devant l’Union européenne. Même l’archevêque de Cantorbéry a pris position en faveur de cette revendication. « Au départ, certains pensaient qu’il s’agissait d’une initiative marginale, mais elle est en train de s’imposer au cœur du débat mondial », a-t-il souligné.
Si aucun montant précis n’a encore été fixé, les discussions actuelles mettent l’accent sur la coopération et l’engagement concret des anciennes puissances esclavagistes. Le sujet a été abordé à huis clos lors du sommet, en présence du Secrétaire général des Nations unies, António Guterres, et de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.
Dans son discours de clôture en tant que président de la CARICOM, le Premier ministre de Grenade, Dickon Mitchell, a interpellé directement Ursula von der Leyen sur la question des réparations pour la traite transatlantique. Il a insisté sur le fait que cette demande ne se limitait pas à une reconnaissance historique mais visait à garantir un engagement en faveur de la justice et de la prévention de toute nouvelle forme d’exploitation humaine.
« Tant que nous ne rejetons pas ouvertement et explicitement l’idée qu’un être humain puisse en posséder un autre, nous courons le risque que cette idée puisse un jour ressurgir et prospérer de nouveau », a-t-il averti.
Mitchell a également évoqué la situation d’Haïti, un pays emblématique dans cette lutte pour la liberté. Il a rappelé que la révolution haïtienne, qui a conduit à l’abolition de l’esclavage en 1804, a profondément marqué l’histoire et ébranlé l’ordre colonial.
« Ne nous y trompons pas, Haïti symbolise la révolution qui a changé cette partie du monde », a-t-il affirmé. « Sans Haïti, l’idée qu’un être humain puisse être réduit en esclavage et exploité pour le profit d’un autre existerait peut-être encore aujourd’hui sous d’autres formes. Nous, descendants d’hommes et de femmes libérés grâce à cette lutte, avons le devoir de soutenir Haïti et de plaider pour une solidarité internationale afin de sortir ce pays de l’abîme. »
Haïti a en effet été la première nation noire indépendante après s’être libérée du joug colonial français. Mais cette liberté a eu un coût immense. En 1825, sous la menace d’une intervention militaire française, le pays a été contraint de payer une indemnité colossale à la France – une dette de 150 millions de francs-or (équivalant à plusieurs milliards de dollars actuels) en compensation des pertes subies par les anciens colons esclavagistes. Cette rançon de l’indépendance a plombé l’économie haïtienne pendant plus d’un siècle, limitant drastiquement les investissements dans l’éducation, les infrastructures et le développement économique.
C’est pourquoi la question des réparations pour Haïti revêt une dimension particulière. Au-delà des compensations liées à l’esclavage, elle inclut également la restitution de cette somme injustement extorquée. L’ancien président Jean-Bertrand Aristide avait publiquement réclamé en 2003 que la France rembourse ces fonds, une revendication qui avait suscité un tollé diplomatique. Aujourd’hui encore, cette dette imposée à Haïti reste l’un des exemples les plus flagrants d’injustice économique post-coloniale.
Alors que le débat sur les réparations s’intensifie, la mobilisation des États caribéens constitue une avancée majeure. En plaçant cette question au cœur des discussions internationales, la CARICOM entend non seulement réparer les torts du passé, mais aussi poser les bases d’un avenir plus équitable pour les générations futures.